J’ai proposé aux étudiants de calculer les probabilités de succès sur Tinder

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Les mathématiques, ce langage universel qui structure notre monde, semblent poser un défi de taille aux élèves français. Alors que les classements internationaux se succèdent, une tendance préoccupante se dessine : le niveau des Français en mathématiques ne cesse de décliner.

Entre incompréhension des concepts de base et anxiété face aux chiffres, quelles sont les raisons de ce phénomène inquiétant qui interpelle autant les parents que les enseignants ?

Face à cette réalité, le gouvernement et les acteurs du monde éducatif s’interrogent sur les solutions à mettre en place pour inverser la tendance. Faut-il repenser les méthodes d’enseignement, intégrer davantage de technologies ou encore renforcer la formation des professeurs ? À l’heure où les compétences en mathématiques sont plus capitales que jamais dans notre société numérique, comment redonner goût aux élèves pour cette discipline essentielle ?

Éliane D : « Redonner goût aux maths, c’est aussi raconter des histoires »

Ce matin en banlieue lyonnaise, nous rencontrons Éliane, professeure de mathématiques depuis plus de vingt ans. À 48 ans, cette passionnée de pédagogie à l’humour discret et au regard pétillant a vu défiler des générations d’étudiants, mais aussi, selon ses propres mots, « l’effritement progressif du lien entre les jeunes et les mathématiques ». Aujourd’hui, elle prend la parole pour partager ses constats, ses inquiétudes, mais aussi ses idées, parfois insolites, pour raviver la flamme des chiffres chez les élèves français.

Éliane, les résultats du classement Timss 2023 ont été un choc pour beaucoup. Comment les avez-vous vécus, vous, en tant qu’enseignante de terrain ?

Honnêtement, ce n’est pas une surprise. Cela fait des années que nous voyons les signaux se multiplier : perte d’intérêt, décrochage, baisse du niveau général, surtout en collège. Ce classement, c’est un miroir brutal mais fidèle. Ce qui m’a le plus peinée, c’est le chiffre des élèves en très grande difficulté : 15 % en CM1, 17 % en quatrième. C’est énorme. On a l’impression que pour une part croissante de la population, les maths deviennent une langue étrangère… alors que c’est censé être un langage universel.

Vous parlez de mathématiques comme d’un langage. Pourquoi cette métaphore ? Et pourquoi, selon vous, ce langage ne « passe » plus ?

Parce que c’est exactement ce que c’est : une grammaire, une structure, un vocabulaire. Les équations sont des phrases. Le problème, c’est que les élèves ne comprennent même plus l’alphabet mathématique de base. Ils arrivent en sixième sans avoir vraiment intégré les notions de proportionnalité ou les tables de multiplication. Et ensuite, c’est une spirale de découragement. Je me souviens d’un élève qui, en début d’année, m’a dit : « Les maths, c’est comme une langue que je n’ai jamais apprise, et maintenant on me demande d’écrire un roman avec. » C’était très lucide et triste à la fois.

Il y a cette question lancinante : faut-il repenser entièrement notre manière d’enseigner les maths ?

Je pense qu’on ne peut pas continuer comme avant. Les élèves ne sont plus les mêmes, et l’école ne s’est pas adaptée assez vite. On enseigne parfois comme si Internet n’existait pas, comme si les élèves vivaient encore dans les années 80. On devrait intégrer davantage de contextes réels, faire le lien entre maths et vie quotidienne. Je me souviens d’une fois où j’ai proposé à mes étudiants de calculer les probabilités de succès sur Tinder… Ça a suscité des débats incroyables et, mine de rien, ils ont fait des statistiques pendant deux heures sans s’en rendre compte.

Tinder et maths dans la même phrase, c’est audacieux ! Vous diriez que l’humour ou les anecdotes ont leur place dans l’enseignement ?

Évidemment ! On croit trop souvent que rigueur veut dire austérité. Mais les maths peuvent être drôles, absurdes, voire poétiques. Une autre fois, j’ai fait un cours sur les fonctions exponentielles en utilisant… la propagation d’une rumeur dans une école. Les élèves ont ri, ils ont débattu, et ils se sont rappelés des courbes pendant des semaines. On sous-estime à quel point les émotions aident à apprendre.

Vous avez mentionné la formation des enseignants. Qu’en pensez-vous aujourd’hui ? Est-elle suffisante pour faire face à ces défis ?

Non, clairement. Comparée à ce qui se fait à Singapour, où les enseignants ont plus de 100 heures de formation par an, nous sommes très en retard. Nous avons neuf heures par an, quand on a de la chance. Et très peu de formations portent sur la pédagogie active, la gestion des difficultés ou l’utilisation du numérique. Une fois, lors d’un stage, j’ai vu un collègue découvrir ce qu’était une classe inversée… en 2023. Ce n’est pas sa faute. On ne nous donne pas les moyens.

On parle aussi beaucoup des inégalités sociales. À quel point les ressentez-vous dans vos classes ?

C’est flagrant. je vois des écarts énormes entre mes étudiants venant de milieux favorisés et ceux issus de quartiers plus populaires. Ce fossé se creuse dès le primaire, puis devient un gouffre au lycée. Et les maths, comme elles demandent souvent un accompagnement extérieur – soutien, coaching, aide familiale – deviennent un filtre social. Il y a des élèves brillants qui échouent non pas par manque de talent, mais par manque d’environnement propice.

Le CNRS a lancé une consultation citoyenne sur les maths. Une bonne idée, selon vous ?

Oui, mille fois oui. Pour une fois, on demande l’avis des citoyens, des enseignants, des élèves ! J’espère que cela débouchera sur des actions concrètes. Je participerai à un atelier en avril, d’ailleurs. Mon rêve, ce serait de co-construire un programme avec les élèves. Leur demander ce qu’ils veulent apprendre, comment ils aimeraient que ce soit enseigné. On pourrait même imaginer un concours national d’idées pour rendre les maths plus vivantes. Les meilleures idées viendraient sûrement des enfants.

Un dernier mot, Éliane ? Une anecdote qui vous a marquée dans votre carrière ?

Oh, il y en a tant… Mais je pense à cette élève en L1, Zoé. Elle était terrorisée par les maths, au point d’en pleurer avant chaque contrôle. Elle m’a écrit un mail un jour, après un cours où j’avais utilisé des extraits de manga pour expliquer les fonctions. Elle m’a dit : « C’est la première fois que j’ai ri en faisant des maths. Et c’est la première fois que j’ai eu envie de recommencer. » Rien que pour ce genre de message, ça vaut la peine de se battre pour cette matière.

🎤 Merci pour ce témoignage à la fois lucide, touchant et porteur d’espoir. À travers ses mots, une chose est sûre : il ne s’agit pas seulement de chiffres ou de classements. Il s’agit d’humains, de récits, de liens. Et peut-être, après tout, les mathématiques sont-elles bien plus vivantes qu’on ne le croit.

Le classement Timss 2023 et les performances françaises

Les résultats du classement Timss 2023 montrent que les élèves français de CM1 se situent à la 42e place avec un score de 484 points en mathématiques, bien en dessous de la moyenne européenne de 524 points. En quatrième, la France se classe 24e avec un score de 479 points. Les comparaisons avec d’autres pays européens révèlent des écarts significatifs, l’Angleterre atteignant 552 points pour les élèves de CM1 et 525 pour ceux de quatrième. 📊 Dans le tableau ci-dessous, les positions et écarts sont illustrés :

Niveau Position de la France Pays en tête Écart avec les garçons (CM1) Écart avec les garçons (4e)
📊 CM1 Avant-dernière place Corée du Sud, Japon (1ère) 23 points N/A
📊 4e Près de la fin Corée du Sud, Japon (1ère) N/A 12 points

Les écarts de performance entre les élèves français et ceux des pays en tête, comme la Corée du Sud et le Japon, soulignent une situation préoccupante. Les élèves français en difficulté représentent 15 % en CM1 et 17 % en quatrième, contre une moyenne de 7 % et 14 % respectivement dans l’Union européenne.

La formation des enseignants et les inégalités sociales

La formation des enseignants en France reste insuffisante par rapport à des pays comme Singapour, où les enseignants bénéficient de 100 heures de formation par an. En France, seulement 85 % des professeurs suivent une formation de 30 heures tous les six ans et 9 heures par an. Cette différence pourrait expliquer en partie les résultats médiocres des élèves français en mathématiques. Les inégalités sociales sont également marquées, avec un écart de 81 points entre les élèves très favorisés et très défavorisés en CM1. Cet écart contribue à faire de la France l’un des pays les plus inégalitaires de l’OCDE en termes de résultats scolaires.

  • Les élèves français de quatrième sont avant-derniers en mathématiques, juste devant le Portugal et le Chili.
  • Le taux d’élèves très performants est de 3 %, contre 46 % à Singapour.
  • Les réformes engagées depuis 2019 n’ont pas permis d’améliorer significativement les résultats.

Les résultats du Timss 2023 mettent en lumière l’importance d’une formation continue et renforcée pour les enseignants afin de réduire les inégalités et améliorer les performances des élèves français.

Une consultation citoyenne pour repenser l’enseignement des mathématiques

Face à ces défis, le CNRS a lancé une consultation citoyenne sur la place des mathématiques dans la société, ouverte du 10 mars au 30 avril 2025. Cette initiative vise à comprendre les attentes et les freins liés à l’apprentissage des maths, ainsi qu’à imaginer des solutions pour rendre cette discipline plus inclusive et accessible. La consultation s’accompagnera d’ateliers et de réunions de citoyens pour formuler des recommandations. Les conclusions seront transmises aux parties prenantes éducatives, scientifiques et institutionnelles, dans le but d’améliorer l’attractivité et l’efficacité de l’enseignement des mathématiques en France.

Le mathématicien Cédric Villani a exprimé ses préoccupations concernant le manque de moyens et d’élan pour la mise en œuvre d’un plan mathématique par le ministère de l’Éducation nationale. Cette consultation représente une opportunité de repenser l’enseignement des mathématiques et de réduire les inégalités de genre et sociales observées dans les résultats scolaires.

Fabrice DURAND

Fabrice DURAND

Entrepreneur et passionné par l'orientation professionnelle, j'ai créé terminales.fr pour vous accompagner dans le choix de vos études supérieures. Je suis également responsable du groupe Facebook Orientation scolaire, et de nombreux sites consacrés aux métiers.

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