Nous sommes dans le salon de Christiane, une femme de 44 ans, mère de deux adolescentes, dans une petite ville paisible de la région lyonnaise. Le printemps s’installe timidement dehors, mais dans cette maison, l’atmosphère est lourde, chargée d’émotions.
Christiane a accepté de nous parler à visage découvert. Son aînée, Léa, 17 ans, a frôlé la catastrophe après une plongée dans une spirale addictive et malsaine sur TikTok. Aujourd’hui, Christiane tente de sensibiliser d’autres parents, et a rejoint un collectif de soutien contre les addictions numériques. Elle témoigne sans détour.
Christiane, à quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter pour votre fille ?
Je dirais que ça a commencé doucement… Léa a toujours été une enfant joyeuse, un peu réservée, mais pleine de vie. Puis, autour de ses 14 ans, j’ai commencé à la voir changer. Elle s’isolait beaucoup. Elle ne parlait presque plus à table, restait enfermée dans sa chambre pendant des heures. Au début, je mettais ça sur le compte de l’adolescence, comme tout parent je crois… mais un jour, je suis entrée dans sa chambre sans frapper. Elle était allongée, les yeux rouges, le téléphone collé au visage. Elle avait regardé des vidéos sur l’automutilation. J’ai eu un vertige.
Et que contenait concrètement son fil TikTok ?
Je suis allée voir, avec elle au début, puis seule quand elle dormait. C’était un cauchemar. Des vidéos où des adolescents racontaient comment cacher leurs cicatrices, des musiques tristes, des tutos déguisés pour « partir sans douleur ». Elle m’a avoué qu’un inconnu lui envoyait régulièrement des messages du type : « tu serais mieux ailleurs », ou encore « la paix, c’est de ne plus être là ». Des commentaires en-dessous de vidéos de jeunes filles qui pleuraient, se blessaient… C’est comme si l’algorithme avait creusé un terrier pour elle, et elle s’y était engouffrée sans qu’on s’en rende compte.
Quel a été le moment le plus dur ? Celui où vous avez compris qu’il fallait agir ?
C’était un soir de novembre. J’étais en bas, dans la cuisine, et Léa est descendue en larmes. Elle m’a tendu son téléphone. C’était un message vocal d’une autre adolescente : « Moi, j’ai pris 6 cachets, j’ai rien senti… ça va vite après. » J’ai senti une panique animale monter en moi. Je l’ai serrée très fort. Elle m’a dit : « Maman, j’en ai marre d’être triste tout le temps… » Elle n’avait que 15 ans. Le lendemain, j’ai pris un rendez-vous chez un psy. On a aussi confisqué son téléphone. Elle a hurlé, elle m’a traitée de tortionnaire. Mais c’était une question de survie.
Votre famille a-t-elle été soutenue dans ce combat ? Comment ont réagi votre entourage et les professionnels ?
Les amis… c’est compliqué. Certains parents me regardaient avec pitié, d’autres me disaient que j’exagérais. Une mère m’a dit un jour : « Moi, mes enfants sont sur TikTok, et ils vont très bien. » Mais on ne sait jamais ce qu’un algorithme va pousser. C’est comme une roulette russe. Heureusement, le psy scolaire nous a beaucoup aidés. Et puis, j’ai découvert un collectif de victimes. J’ai rencontré d’autres parents qui avaient vécu le pire… Certains ont perdu leur enfant. On pleure ensemble, on milite ensemble, et on veut qu’on nous entende. C’est devenu vital pour moi de me battre pour que d’autres mamans ne vivent pas ce que j’ai vécu.
Comment va Léa aujourd’hui ? A-t-elle réussi à s’en sortir ?
Elle va mieux, mais elle reste fragile. Elle n’a plus TikTok, ni Instagram. Elle lit à nouveau, elle fait de l’équitation, et elle a une vraie psy qu’elle aime beaucoup. Mais elle a encore des angoisses. Elle me demande souvent : « Maman, tu crois que je vais replonger ? » Je ne peux pas répondre avec certitude. Je lui dis juste qu’on est là, qu’elle n’est plus seule. C’est terrible de devoir dire ça à son enfant de 16 ans. On ne devrait jamais avoir à se battre contre un algorithme.
Qu’aimeriez-vous dire aux autres parents qui peuvent être dans le déni ?
Regardez. Parlez. Fouillez si vous devez. Ce n’est pas violer leur intimité, c’est les protéger. L’addiction ne fait pas de bruit, mais elle tue lentement. TikTok n’est pas qu’un réseau « fun ». C’est un monde sans garde-fous, livré à la loi du clic. Nos enfants ne sont pas préparés à ça. Et nous, on doit l’être, pour eux.
Le combat de Christiane est poignant. Avec des milliers d’autres parents, elle se bat aujourd’hui pour alerter, prévenir, protéger. Le collectif Algos Victimas continue de rassembler les témoignages et espère faire jurisprudence dans un monde où les algorithmes façonnent les esprits des plus jeunes, souvent sans filtre ni pitié.
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